Premières lignes #24

Premières lignes est un rendez-vous initié par Ma lecturothèque. Le principe est simple, tous les dimanches, je vais vous citez les premières lignes d’un ouvrage. J’aime beaucoup le principe de donner les premières lignes d’un roman pour se donner une idée du roman qu’on va lire. Rdv dont j’ai pris connaissance sur le blog La couleur des mots.

Aujourd’hui découvrez les premières lignes des romans suivants :

*[CASTELLETTO #1] de Emma Mars paru aux éditions CHARLESTON.

*[LES FAUVES #2] de Manon Toulemont à paraître aux éditions VFB.

 

Dans les ruelles chatoyantes et décadentes de la Venise de 1361, Chiara rêve à une autre vie. À la mort de sa mère, victime de la peste, elle est recueillie par une communauté de prostituées alors qu’elle n’est qu’une petite fille.

Treize ans plus tard, elle vit elle aussi du commerce de ses charmes. Belle, brillante et déterminée, Chiara économise dans l’espoir de se construire un avenir plus radieux. Mais la découverte de l’identité de son père va bouleverser ses plans et lui offrir ce qu’elle n’aurait jamais imaginé : le pouvoir. Plus sulfureuse que jamais, la Cité des Doges devient le décor rêvé de sa quête d’amour et de liberté.


Premières lignes

LA NUIT S’ETAIT ABATTUE EN PLEIN JOUR, peu après les coups de cloche au campanile de Saint-Marc qui ponctuaient le zénith au soleil. Dès la fin de la matinée, celui-ci avait disparu derrière la brume qui enveloppait désormais la lagune. Les silhouettes noires qui s’aventuraient encore à l’extérieur se résumaient à des ombres, tels des poissons qui auraient percé la surface bistre du Canal pour repartir aussitôt dans ses profondeurs. Impénétrables.

– Laissez passer !

Les deux hommes qui portaient la dépouille emmaillotée d’un drap sale n’eurent qu’à murmurer leur ordre. Le rideau de curieux qui s’étaient agglutinés devant la masure misérable s’effaça de lui-même. Chacun put alors apprécier la tenue des portefaix qui sortaient leur fardeau dans l’étroite ruelle, le corps ceint d’un mantel long et couvrant, le visage masqué d’un linge trempé de vinaigre, les mains gantées.

Le dégoût qu’on lisait dans leurs yeux épuisés – combien de cadavres avaient-ils déjà charriés depuis le lever ? – semblait plus inspiré par l’infamie du quartier que par la pestilence des lieux. Le mal était partout. Il frappait ici comme au palais ducal. Des morts, ils en trimbalaient à longueur de journée, et souvent plus mal en point que celui-ci. Mais que dire de ces femmes… ! Car, ils le voyaient à présent, il n’y avait là que des femmes.

Certaines avaient tout juste pris le temps de passer un châle sur leur poitrine; d’autres l’exhibaient encore, habituées qu’elles étaient à faire de leur corps un étal. Transgressant sans vergogne les règles en vigueur, toutes s’autorisaient des couleurs et des matières qu’on leur interdisait pourtant, soieries rouges ou blanches qui tranchaient sur leurs peaux brunes ou laiteuses. Si leur office ne faisait pas de doute, la qualité si diverse de la « marchandise », de la splendeur au laideron, aurait eu de quoi surprendre un néophyte. C’était ainsi: au Rialto, il y en avait vraiment pour toutes les bourses et tous les goûts, l’offre précédant toujours la demande.


Nathaniel a subi le châtiment suprême d’Oxalis : l’exil. Il erre désormais dans le monde hostile de l’Extérieur parmi les Fauves. Brisé par le souvenir de son crime, il a remis sa vie entre les mains d’une jeune femme portant elle aussi le tatouage du Léopard. Tous deux ignorent que leur chemin va bientôt croiser celui d’une meute redoutable. Au même moment, sous le Dôme de la capitale, Matéo découvre à ses dépens le sort réservé aux anciens détenus dans une société où les erreurs ne pardonnent pas. Abandonné par ses amis, subissant le harcèlement constant des autorités, le jeune homme sombre peu à peu dans un désespoir dont les conséquences vont tout bouleverser.


Premières lignes

– Il est vraiment énorme, ce serpent.

Ton sens de l’observation m’impressionne.

Esther envoie au diable sa voix intérieure (pourquoi faut-il qu’elle se montre toujours aussi sarcastique ?) et s’approche prudemment du reptile, qui repose enroulé sur lui-même parmi les feuilles mortes tapissant le sol. Ses écailles s’agencent de manière à créer des motifs géométriques bruns ourlés de noir, de doré, et de quelques touches de blanc sur les flancs. Cette parure confère au python un camouflage redoutable dans l’environnement forestier où il a élu domicile. En dépit de sa taille imposante – il doit bien mesurer quatre mètres – Esther ne l’a remarqué qu’au dernier moment. Le premier réflexe de la Panthère noire a été de bondir en arrière, mais sa peur instinctive devant ce corps massif s’est aussitôt teintée de convoitise : un serpent de ce gabarit lui fournira une grande quantité de viande si elle parvient à le tuer. Or, elle et son compagnon manquent cruellement de nourriture. La saison sèche abandonne dans son sillage de nombreuses victimes ; les incendies s’enchaînent, les cours d’eau se tarissent, obligeant hommes et bêtes à creuser dans le lit des rivières asséchées pour extraire de la terre un peu de liquide boueux. Esther ignore si elle survivra à cet aperçu de l’enfer. La région où elle s’est installée subit de plein fouet le règne tyrannique d’un soleil impitoyable. Si les cadavres des animaux ayant succombé avant elle lui ont permis de se nourrir pendant un temps, voilà des jours qu’elle n’en trouve plus aucun. Il lui faut renoncer à ses mœurs charognardes pour se mettre à chasser – ce qui implique une prise de risques considérable. Impossible de se contenter des petites proies qu’elle attrapait lorsqu’elle vivait encore seule : depuis qu’un autre Léopard partage son existence, Esther se retrouve avec deux bouches à nourrir. Son compagnon ne lui est d’aucun secours ; elle n’a pas réussi à le tirer de sa prostration ni à lui arracher un seul mot depuis leur rencontre. Le pauvre a de toute évidence subi un traumatisme très profond qui semble l’avoir enfermé en lui-même… La jeune femme refuse pourtant de l’abandonner. Elle a trop souffert de la solitude. Alors même si le fait de devoir s’occuper à la fois de sa propre survie et de celle de son ami la vide de ses forces, elle continue à prendre soin de lui. Faute d’être un interlocuteur stimulant, il lui permet au moins de ne plus parler constamment dans le vide.

 

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